Arke, Pia

Artiste visuelle, écrivaine, performeuse et photographe née à Scoresbysund (aujourd’hui Ittoqqortoormiit; Groenland) en 1958 – morte en 2007 à Copenhague (Danemark).

Pia Arke est née le 1er septembre 1958 à Scoresbysund (aujourd’hui Ittoqqortoormiit) au Groenland, d’une mère couturière groenlandaise et d’un père télégraphe danois. Sa famille quitte Scoresbysund pour Thulé (aujourd’hui Qaanaaq) au début des années 1960, et, en raison des obligations professionnelles paternelles, déménage fréquemment au cours de l’enfance de Pia Arke. Jeune adulte lors du référendum sur l’autonomie du Groenland en 1979, Pia Arke s’inscrit, par son discours et son œuvre, dans une génération d’artistes émergents lors de cette période d’effervescence politique et culturelle qui remettent en question les stéréotypes relatifs aux Inuits et aux Inuites et à leurs expressions artistiques.

Pia Arke poursuit des études à l’Académie royale des beaux-arts du Danemark et y rédige un mémoire de maîtrise, intitulé « Etnoæstetik » (littéralement : « Ethno-esthétique »), qui marque un tournant majeur dans sa carrière. Elle y formule le terme ethno-esthétique pour dénoncer le carcan ethnique dans lequel les arts visuels groenlandais ont été enfermés de même que leur marginalisation, voire leur effacement, des canons et des récits de l’histoire de l’art. Ce terme constitue pour elle le point de départ d’une critique esthétique des normes qui voudraient qu’elle-même, comme artiste, produise un art perçu comme authentiquement inuit. Ce mémoire, réédité à plusieurs reprises, reste une référence pour l’interprétation de l’art visuel groenlandais.

Au début de sa carrière, Pia Arke investit principalement la peinture, avant d’adopter la photographie à la fin des années 1980. Elle redirige également son intérêt vers le Groenland en utilisant des méthodes proches de la recherche-action. En 1988, elle crée un appareil photo à sténopé mobile suffisamment grand pour qu’elle puisse y entrer. La fixation de l’image avec un tel procédé nécessitant environ 15 minutes, il lui permet d’explorer les effets de mouvements dans ses photographies. Pia Arke produit alors plusieurs séries de paysages groenlandais, de portraits et d’autoportraits, en jouant sur la superposition des corps et des paysages pour produire un corpus visuel critique sur l’histoire coloniale du Groenland.

En 1995, alors qu’elle mène des recherches dans les archives de l’Explorers Club, à New York, elle découvre la collection de photographies de Robert E. Peary, l’explorateur américain qualifié de premier à avoir atteint le pôle Nord en 1909. Dans cette collection, elle trouve une photographie d’une femme inuite, nue et hurlante, retenue par deux hommes blancs. La femme est censée souffrir d’hystérie arctique, aussi connue sous le nom de pibloktoq, un trouble mental présumé conceptualisé dans les années 1910 à partir des témoignages de Robert E. Peary, et qui a contribué à justifier toutes sortes de sévices psychologiques et physiques à l’encontre des femmes inuites. Pia Arke tirera de cette photographie plusieurs œuvres, dont Arctic Hysteria, une performance vidéo d’environ six minutes, tournée en une seule scène, qui constitue une réappropriation et une critique esthétique des imaginaires occidentaux autour de l’hystérie arctique. Dans cette performance, Pia Arke rampe sur une large photographie de la côte groenlandaise. Au bout d’un moment, elle commence à déchirer la photographie en plusieurs morceaux, avant de quitter le champ de la caméra. L’artiste contribue, avec cette œuvre, à introduire la performance vidéo dans l’art groenlandais, aux côtés d’artistes de renommée internationale, comme Jessie Kleemann.

En 1997, Pia Arke retourne pour la première fois à Ittoqqortoormiit, son lieu de naissance, et de ce séjour naît le projet de la publication Scorebysundhistorier (littéralement : « Histoires de Scoresbysund »), une collaboration avec l’écrivain suédois et théoricien en études culturelles Stefan Jonsson. Ce projet mêle histoire orale et recherches sur l’histoire coloniale, en confrontant à la cartographie du Groenland effectuée par les explorateurs occidentaux la manière dont les Groenlandaises et Groenlandais ont habité et transformé leur territoire. Le livre qui en découle fait alterner les analyses critiques de Stefan Jonsson de la cartographie du Groenland, les récits de Pia Arke sur sa famille, et des photographies et documents d’archives. Ce projet et la publication qui en est tirée permettent ainsi à Pia Arke de réfléchir aux origines d’Ittoqqortoormiit, un village créé en 1924 par l’État danois pour affirmer sa souveraineté sur l’Arctique. Plusieurs familles inuites, dont les grands-parents maternels de l’artiste, y ont été relocalisées depuis Ammassalik.

En mai 2007, à Copenhague, Pia Arke meurt prématurément d’un cancer à l’âge de quarante-huit ans, alors que son travail commençait à lui valoir une reconnaissance internationale. Deux expositions posthumes majeures la font passer à la postérité. En 2010, l’exposition TUPILAKOSAURUS / Pia Arke’s issue with art, ethnicity, and colonialism, 1981-2006, réalisée par le collectif Kuratorisk Aktion, réunit plus de 70 œuvres de l’artiste, y compris des photographies, des peintures et des vidéos. L’exposition est présentée au centre d’art contemporain Den Frie et au Musée national du Danemark, à Copenhague, au Musée national du Groenland (Nunatta Katersugaasivia Allagaateqarfialu), à Nuuk, et au Musée de l’image de l’Université d’Umeå en Suède. Elle est accompagnée d’une republication multilingue de son mémoire et du livre Scorebysundhistorier. En 2021-2022, une rétrospective lui est consacrée au Musée d’art moderne Louisiana, à Humlebæk (Danemark). Plusieurs de ses œuvres figurent par ailleurs désormais dans les collections permanentes de ce musée.

À travers ses travaux, Pia Arke a profondément influencé l’art groenlandais en explorant les dynamiques de la colonisation et des relations interculturelles. Jessie Kleeman lui attribue ainsi la création d’un langage pour le fait colonial ayant influencé sa propre pratique. Son œuvre reste une contribution essentielle à une critique esthétique de l’histoire coloniale du Groenland et du Danemark.

La rédaction de cette biographie est basée sur les documents écrits disponibles lors d'une recherche collective réalisée de 2018 à 2026. Il est possible que des coquilles et des faits doivent être corrigés. Si vous constatez une erreur, ou si vous souhaitez rectifier quelque chose dans une biographie d’auteur, merci de nous écrire à imaginairedunord@uqam.ca et nous le ferons avec plaisir. C’est de cette manière que nous arriverons à avoir des présentations plus précises, et à mieux faire connaître et mettre en valeur la culture inuite.

 

(c) Laboratoire international de recherche sur l'imaginaire du Nord, de l'hiver et de l'Arctique, Université du Québec à Montréal, 2018-2026, Daniel Chartier et al.