Conférencière, écrivaine et interprète née en 1888 à Chekettaluk (Nunavut) – morte en 1965 à Ashland (Kansas, États-Unis).
Sarah Elizabeth Ford, également connue sous les noms de Lizzie Ford Blackmore, Anauta Ford Blackmore, Anauta Blackmore ou simplement Anauta, est née le 5 février 1888 à Chekettaluk, au nord de l’île de Baffin, dans l’actuel Nunavut. Elle est la fille de George Ford, interprète de l’anglais à l’inuktitut pour la Compagnie de la Baie d’Hudson de 1877 à 1908, et d’Alea, dont le nom de famille demeure inconnu. Tous deux sont originaires du Labrador, mais George Ford est d’origine anglaise tandis qu’Alea serait d’ascendance inuite. En 1906, Anauta épouse William Ford, son cousin, avec qui elle a trois filles : Harriet Lavinia Ford (1910), Dorothy Jean Ford (1912) et Wilhelmina Watson Ford (1914). En 1913, son mari meurt dans un accident de canot au large du cap Wolstenholme (en inuktitut : Anaulirvik), alors qu’il chassait le canard avec un ami, peu avant la naissance de leur troisième fille.
Après ce décès, Anauta devient tenancière de l’hôtel Ford à Twillingate, à Terre-Neuve, où elle travaille pendant sept ans. Elle y rencontre Harry Blackmore, fils de l’une des résidentes de l’hôtel. Ils se marient le 27 avril 1920 à Indianapolis, dans l’Indiana (États-Unis), où elle emménage, accompagnée de ses deux filles aînées, Harriet et Dorothy, tandis que Wilhelmina reste à St. John’s, à Terre-Neuve, auprès de membres de la famille. De son union avec Harry Blackmore naissent trois filles, dont deux décèdent en bas âge, l’une des suites d’une pneumonie et l’autre d’un vaccin contre la variole. Leur troisième fille, Mary Blackmore Buckner, survit.
À Indianapolis, Anauta Blackmore travaille dans une usine de batteries, avant de se consacrer à une carrière de conférencière itinérante à travers les États-Unis. Ses interventions, qui attirent un large public, lui permettent d’évoquer son identité inuite et sa jeunesse dans le Nord canadien. Elle s’adresse à divers publics, tels que des groupes d’enfants d’âge scolaire, des congrégations religieuses, des clubs de femmes, des classes d’étudiants et d’étudiantes, des loges maçonniques ou encore des clubs Kiwanis : le Kiwanis est une organisation internationale de bénévolat dont la mission est d’améliorer, à travers divers projets, la vie des enfants et des communautés locales. Les conférences d’Anauta, médiatisées, la conduisent à la radio et suscitent l’intérêt de nombreux journaux, qui soulignent son succès et décrivent sa capacité à captiver son auditoire grâce à son charisme et à sa gestuelle expressive. Dans ses conférences, elle cherche à démystifier les stéréotypes sur le peuple inuit, tout en formulant des critiques explicites à l’encontre de la culture états-unienne.
À la fin des années 1930, au gré de ses conférences, Anauta Blackmore rencontre par hasard Heluiz Chandler Washborne, une autrice de livres pour enfants. L’amitié qui naîtra entre les deux femmes mène à une collaboration littéraire : elles travaillent ensemble à la rédaction de Land of the good shadow: The life story of Anauta, an Eskimo woman (1940). Cette autobiographie, qui retrace la vie d’Anauta en tant que femme inuite, vise à offrir au public états-unien un aperçu détaillé de la culture et du mode de vie inuits. Des incohérences et des contradictions apparaissent néanmoins entre, d’une part, le récit d’Anauta Blackmore tel qu’elle le transmet dans ses conférences et son ouvrage et, d’autre part, d’autres sources historiques, comme les archives généalogiques de la famille Ford. Dans son récit autobiographique, de nombreux éléments sont sujets à caution : l’origine de son nom, « Anauta »; l’incertitude qui planerait sur sa date de naissance et celle de ses filles; son enfance exclusivement bercée par la langue et la culture inuites. Or, des éléments contredisent ce récit : « Anauta » n’est pas son nom de naissance; sa date de naissance et celle de ses filles sont officiellement recensées; et une photographie d’elle à dix ans, prise à Terre-Neuve, la montre en habits européens. Ces divergences mettent en question la véracité de l’autobiographie et la manière dont les faits ont pu être manipulés pour plaire au lectorat de l’époque. En effet, ce récit ayant été écrit en collaboration avec une autrice états-unienne, le déséquilibre de pouvoir inhérent à ce type de collaboration doit être pris en considération. Heluiz Chandler Washburne a peut-être exercé un contrôle sur le récit, façonnant l’histoire d’Anauta pour répondre aux attentes du public de l’époque. Dans sa thèse de doctorat consacrée aux récits de vie inuits, Dale S. Blake écrit qu’Heluiz Chandler Washburne souhaite promouvoir l’image idéalisée du « noble sauvage », un stéréotype populaire à cette époque, ce qui a pu déformer l’histoire d’Anauta. Cela étant dit, Anauta Blackmore a joué elle-même sur ces stéréotypes culturels, en mettant en valeur certains aspects de la culture inuite afin de flatter l’intérêt de son public pour les peuples arctiques, qu’il juge exotiques. Dans tous les cas, cet ouvrage témoigne de la complexité du métissage culturel. Le livre n’a pas rencontré le succès espéré à sa sortie. Grâce à cet ouvrage, Anauta Blackmore peut tout de même être considérée comme une pionnière : elle est l’une des premières femmes inuites à partager son histoire avec un large public. Son autobiographie est aussi la première autobiographie publiée sous forme de livre par une personne inuite : en effet, le récit de vie de la matriarche Lydia Campbell (Nunatsiavut) ne fait l’objet d’une publication en volume qu’en 1980, sous le titre Sketches of Labrador life.
Par la suite, Anauta Blackmore et Heluiz Chandler Washborne collaborent de nouveau pour écrire un livre pour enfants, The children of the blizzard, publié en 1952. Cette histoire suit l’arrivée d’Ittuk et sa famille dans une communauté arctique après un blizzard. Ittuk se lie d’amitié avec les enfants du village. À travers les quatre saisons, le récit explore la vie en milieu polaire et les relations humaines. Selon la quatrième de couverture, toutes ces histoires sont réelles : elles sont toutes arrivées à Anauta Blackmore dans sa jeunesse. Cette dernière écrit ensuite seule un ouvrage intitulé Wild like the forest. The true story of an Eskimo girl, publié en 1956. Elle y raconte l’histoire de sa mère, Alea, et de sa famille, des Inuits et des Inuites vivant dans le nord du Canada avant l’arrivée des commodités modernes. Il a été traduit en plusieurs langues, dont le français, sous le titre Aléa, fille des glaces, et le hongrois.
Naviguant entre deux cultures, Anauta Blackmore a réussi à se créer une vie et une identité uniques en exploitant les éléments de ses deux héritages pour se forger une place dans le monde. Son histoire témoigne de l’intelligence et de la créativité d’une femme qui a refusé d’être assimilée et a choisi de célébrer son identité inuite. Sa fille Mary Blackmore Buckner mentionne qu’après avoir commencé à faire des conférences, Anauta Blackmore veut apparaître plus inuite qu’elle ne l’est, ce qui explique pourquoi elle passe sous silence la partie de ses origines anglaises. Ses histoires, ses conférences et son talent pour raconter montrent l’influence des mythes inuits et de la littérature orale sur son art.
Anauta Blackmore décède d’une crise cardiaque le 13 janvier 1965 à Ashland, au Kansas (États-Unis), où elle donnait une conférence. Elle est inhumée à Indianapolis. Mary Blackmore Buckner raconte un événement marquant survenu lors des funérailles : tant de neige était tombée que l’assemblée dut s’y rendre en traîneau à chiens, ce qui fut interprété comme une ultime plaisanterie d’Anauta, qui était connue pour son humour et sa joie de vivre.